Abyss (Anika)
Dernière mise à jour : 6 sept.

Cela fait quinze ans désormais que grandit en silhouette rugueuse sur le pavé berlinois le visage d'Anika, double artistique et engagé de la journaliste politique anglo-allemande Annika Henderson. Après sa rencontre avec Geoff Barrow (Portishead, Beak) et des débuts prometteurs en 2010, naît l'aventure Exploded View au nom évocateur avec ses comparses Hugo Quezada et Martin Thulin et quelques parutions remarquées comme Obey (2018). Cette formation lui permet d'explorer musicalement de savants mélanges de pop, rock, dub, avec le déploiement d'univers surréalistes auxquels Anika apporte déjà son univers post-punk presque glacé de témoin d'un monde en pleine déréliction, ce qui lui vaudra notamment de se faire remarquer par Tricky (ils vont collaborer sur "Lonely Dancer") et d'autres personnalités du monde de la musique électro, techno et trip-hop.
Mais en 2021, Anika repart en solo avec le sombre Change : neuf titres où l'écriture se fait plus incisive sur une musique réinvestie par Anika, plus mélodique et plus rock aussi, qui lui permet d'exprimer plus directement sa perception du monde. Le titre qui concluait l'album, "Wait for something", nous avait mis sur la piste d'une forme d'insatisfaction, Anika semblant décidée à se rapprocher encore plus intimement à l'avenir de ce qu'elle ressentait.

Il aura fallu attendre 2025 pour qu'Anika se débarrasse complètement de sa chrysalide et déploie au plus profond de son nouvel Abyss le rock rugueux aux accents grunge qui sommeillait en elle. L'album ne viendra pas démentir l'envie d'Anika de vivre cette tension du monde en direct, de manière viscérale, quitte à en ressortir écorchée : textes au couteau, rythmiques brutes, guitares grinçantes, clips angoissants (comme celui de "Oxygen", nouveau single de l'album, signé Laura Martinova et son refrain "Donne moi de l'oxygène / Donne moi ce que je veux"), tous les ingrédients sont réunis pour livrer une perception du monde au bord du gouffre. Anika ouvre avec cet album un nouvel espace d'expression personnelle, plus électrique, que l'enregistrement à Berlin, dans les conditions proches du live, souligne. Les dix titres qui le composent sont des pavés lancés à chaud, comme l'introductif "Hearsay" sur le mensonge de l'information ("Et les journaux d'hier, ils tapissent ma cage à oiseaux / Et tu me racontes des histoires pour arriver à tes fins"), le génial "One way ticket" sur la montée des extrêmes, ("La ville n'a pas tiré les leçons de son passé / Conclure des accords avec les serpents et les requins"), sa batterie martiale et sa guitare directement piochée dans les années Hole, la voix d'Anika rappelant les déclamations d'une Patti Smith engagée, comme sur "Out of the shadows" qui nous projette de sa rythmique punk à la fin des années 70s.
Même lorsqu'elle se fait plus intime, comme sur le diamant brut "Honey" et sa rythmique entêtante jusqu'à la folie, Anika reste viscérale ("Je veux être libre de toi (...) / Je suis ivre de ta persuasion"). Jetant un regard critique dans le miroir, elle avoue ne pas s'aimer et vouloir s'éloigner d'elle-même, cette femme qui acceptait encore de regarder les choses se passer sans agir. On est à chaque fois, par cette écriture habitée, quelque part sur le fil entre le monde et soi, les dérélictions intimes exaspérant les crises universelles ("Last song" affirme : "Les marchés s'effondrent, les forêts sont en feu / Les océans, ils sont en ébullition / La poussière s'élève et les gens se battent toujours (...) La droite gagne (...) Les robots gouvernent / La logique bave / Dégouline de ta bouche ouverte").
Mais la musique d'Anika cache une lumière au bout du tunnel, persuadée qu'est l'artiste qu'on peut encore changer les choses en revenant au réel. Dans Into the fire, sur fond de paysage sonore psychélédique, elle se jette au feu et nous interroge : "Ne veux-tu pas apaiser tous ces besoins / Qui m'empêchent d'être ? / Ne vois-tu pas ?). Une injonction à abandonner l'inutile, à revenir au corps, à la relation entre les gens, en ouvrant les yeux et en agissant ensemble. Dans l'éponyme "Abyss", elle nous invite directement à la rejoindre ("Viens comme tu es dans ce désert / Viens comme tu es dans cet abîme désertique"), un Come As You Are qui ne peut être un hasard tant l'esprit grunge, désespéré et torturé des années 90s imprègne ce magnifique nouvel album, qui se place d'ores et déjà comme une pierre angulaire de la carrière d'Anika, mais aussi de l'ère transitoire que nous traversons et qui s'appréciera sans aucun doute plus particulièrement en live, Anika ayant entamé en janvier dernier une tournée en Europe qui la conduira aux Etats-Unis à partir de septembre.
L'artiste synthétise dans Abyss, avec une colère personnelle particulièrement rock, un demi-siècle d'injustices et de divisions qui nous ont amenés là où nous en sommes : au bord du gouffre. Puissant comme un mégaphone, caustique comme un chant de Maldoror, habité comme une danse chamanique au pied du Mur.
A écouter (en boucle) d'urgence et pour ceux qui pourront, à aller voir sur scène !





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