The meaning of flowers (Agnes Obel)
Depuis plus de quinze ans, l'artiste danoise Agnes Obel livre au monde des albums aux allures d'expériences, sonores, mais aussi physiques et spirituelles, tant l'ensemble est intimement lié dans son univers où l'héritage classique côtoie la maturité électro, pour laisser éclore une pop intime et profondément universelle. Avec ce cinquième album, dont le titre est éminemment symbolique, Agnes Obel vient se lover au centre de la vie pour y puiser l'énergie de l'éclosion, la force du déploiement, la beauté de l'épanouissement.

Enregistré en studio à Berlin, The meaning of flowers a été écrit, composé, enregistré et produit par Agnès Obel. Il s'ouvre justement par le titre du même nom, où la pianiste et multi-instrumentiste vient puiser aux racines de la vie naturelle cette force originelle pour aller plus loin, pour élargir les possibilités d'être et invite l'auditeur dans ce voyage ("Don’t worry about how the road bends down / So easy to forget the light / And return to essence"), qui commence par celui des sens : dès les premières notes étouffées de l'album, la vie prend son temps et donne le rythme, hypnotique, sur lequel s'affaire chaque note de harpe en liberté, en forme de lâcher prise. De ce terreau sonore naîtra la fascinante "Laymelli", premier single de l'album, qui scande cette plongée au coeur de l'être ("Here I am now all in my body core / Here I am now all blowing away"), portés que nous sommes par la voix profonde de l'artiste, comme un guide à travers les apparences, les faux-semblants, poussant chaque feuille, pour retourner à la sève initiale.
Qu'on ne se méprenne pas : il ne s'agit nullement ici de régression nostalgique : l'artiste en quelque sorte rembobine le film de la vie humaine par trop rationnelle pour venir réinterroger l'humanité profonde et libérer d'autres possibilité d'être ("Meet you as a creature who is locked into a reason (...) Nothing is the same when you will go on through it all again"). Dans "Gemini", le mélange fascinant des structures sonores, des rythmes et des voix en fond, sur lequel la voix de l'artiste virevolte et s'étire, représente merveilleusement cette indiscipline de la graine qui doit trouver son propre chemin, dans une énergie capable de changer le monde, et qui ouvre la voie aux interrogations, aux doutes, pour grandir. Musicalement, on a beaucoup pensé à Anne Paceo dans le travail des couches sonores.

Ainsi, dans ce voyage, la femme prend également toute sa place et "Never been" sonde en elle la capacité à se reformuler, au-delà de celles qu'elle n'a pas été, à se réinventer. Car la mise au monde recouvre toujours une séparation originelle, comme une part de soi qui part avec "cet être sans toît" ("Blood so red"). Les désillusions doivent également être dépassées et "No such thing as silence" questionne les mythes personnels, les croyances, les promesses. On est au coeur de l'album et la musique apparaît désormais dépouillée, presque cellulaire. La voix se replie en quelque sorte sur elle-même dans "Deem me now", et les paysages sonores rejoignent ceux d'une Scandinavie que l'artiste connaît bien ("Through the valley (...) Free me now from myself").
"Jenn's on the way" et "Beyond the sun" sont de vrais bijoux de composition, où la pop, elle aussi libérée de ses atours inutiles, comme sait si bien le faire Agnès Obel, prend des allures de chant intime, presque sacré. Les instruments et orchestrations s'y déploient dans un ballet de sensations incroyables, portés par une ligne de piano captivante. On y croise des cordes, des cuivres, des vents, on s'éveille avec elle, après s'être cogné sur une fleur ("I banged my head on a flower, on a flower"). C'est beau comme un Carnaval des animaux à la lumière de la lune ("Tangerine"), ça bruisse, ça grandit, ça s'éloigne et revient. On ballade en plein onirisme, débarrassés de toute peur ("I'm not afraid"), sans besoin de se retourner ("Don't look down").
Enfin s'ouvre l'inattendu "Faustian deal", qui conclut par ailleurs l'album et permet à l'aventure de ne pas endosser de conclusion hâtive, ni de morale, mais plutôt de mettre l'auditeur devant ce choix de vie, vouloir savoir et maîtriser ce qui adviendra en vendant son âme aux diables dont on ne peine pas à se figurer les traits actuels, ou donner à chaque part de soi l'énergie de sa propre éclosion. La voix d'Agnès touche à la perfection, tantôt souffle irréel, tantôt colorée ou perchée dans l'éther. On est happé par la synesthésie des sons, des rythmes, des accentuations. Quel final, c'est sublime comme un dernier mouvement de symphonie !
Avec The meaning of flowers, Agnes Obel poursuit son travail d'orfèvre des textures, des rythmes et des sonorités au service d'une pensée libre et d'une personnalité pour le moins singulière, qui dévoile une nouvelle fois son talent autant que ses faiblesses. Voyage en clair-obscur, ce nouvel album, heureusement inclassable, est ainsi le résultat d'un travail et d'un engagement qui soulignent l'importance de recevoir une oeuvre dans sa globalité, car chaque titre y tient tout à la fois son rôle de cellule d'un tout et de potentiel unique, capable d'influencer l'ensemble, par son originalité. Une belle allégorie, en somme.




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