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These killing times (Emma Ruth Rundle)

il y a 5 jours
4 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 3 heures

Qu'elle soit ulcérée par l'état du monde et, comme le disait Column Mc Cann, sa course folle, ne nous surprend nullement de l'artiste américaine aux multiples talents, Emma Ruth Rundle, connue, notamment dans les sphères musicales, pour son analyse prégnante et lucide des choses de la vie, intimes ou plus universelles et qui a déjà livré de puissants albums, toujours inclassables, qui ont assurément trouvé leur public par cette honnêteté d'attitude, de propos et de composition. Dans son nouvel album These killing times, Emma Ruth Rundle fait en quelque sorte le plein d'énergie, puisant celle de la colère pour refuser le désespoir, comme prise entre deux pôles opposés.


Emma Ruth Rundle by Kristin Cofer
Emma Ruth Rundle par Kristin Cofer (Tous droits réservés)

Le titre "Powerless", qui ouvre l'album, ne laisse pas place au doute avec son refrain "Power, powerless" et cet appel à ne pas baisser les bras face à l'adversité et à la honte : "Let me lie here with this hammer in my hand / One for breaking, one for building better". Emma Ruth Rundle parle du pouvoir politique corrompu et fou, de sa voix habitée, passant du souffle coloré sur un piano qui n'est pas sans rappeler Tori Amos, aux guitares grinçantes, incarnant mieux que jamais cette dualité qui habite toutes celles et ceux qui appellent de leurs vœux un sursaut humain pour ne pas laisser le monde sombrer dans le chaos. Le titre s'achève par cette note de guitare, rauque, tendue comme un fil d'Ariane pour l'auditeur, qui le guidera tout au long de l'album, comme un lien peut-être auquel se rallier au-delà des frontières.



Car Emma Ruth Rundle quitte ici l'introspection des précédents albums, embrassant une universalité de propos, avec "God's picture" où elle en appelle à Dieu pour donner aux Hommes la force non de détruire mais d'aimer, comme une lumière dans la nuit d'un monde en cendres. Ce titre est plus calme, en résonnance à la prière qu'il contient. Mais, très vite, "Anvil" grince à nos oreilles, la voix d'Emma Ruth Rundle monte en puissance, entre cri fragile et imprécation rock, convoquant derrière elle la rage de générations entières qui ont connu et refusé l'abjecte. Dans une tonalité très 90s, presque grunge, elle recharge les batteries. C'est folk, rock, pop : on entend en écho PJ Harvey, Alanis Morissette, on perçoit l'héritage de la poésie lucide d'une Patti Smith, écorchée. Et, crescendo, avec "Catherine Wheel", on reconstruit, à grands renforts de guitares et de refrains puissants, la foi dans un monde différent, qui commence par le pouvoir de dire non, non à l'inhumain.


On se laisse porter, le temps du magique "Don't delay Heaven", suspendus que nous sommes au timbre de sa voix, au fil de ces cordes de piano et de guitares qui nous enveloppent. C'est lyrique et beau, très personnel. "Enough" enchaîne, magnifiquement orchestrée. Il pleut des notes comme autant d'impacts en contrepoint de la voix prête à se briser d'Emma, qui évoque pour la première fois dans ces termes ces fameux "Killing times" qui ont donné leur titre à l'album, lorsque soudain le chaos de la batterie martiale et des guitares dissonantes s'abat sur l'auditeur, le malmène, jusqu'à saturation, de l'horreur et du son, aux couleurs industrielles d'un Nine Inch Nails.


Ce titre, l'un des singles précurseurs de l'album, est d'une puissance rare, qui enchaîne sur "Human kindness", sans se départir du fil grinçant qui fait vibrer tout cet album surprenant, que l'on doit aux nombreux comparses d'Emma pour cette aventure, parmi lesquels Jess Gowrie (ex-Chelsea Wolf) à la batterie et Troy Zeigler à la basse, qui apportent ce son de groupe à l'artiste et qui la distinguent de ses dernières productions plus solistes, et les apports incroyables d'invités parmi lesquels Gina Gleason de Baroness (on comprend mieux ce son gras qui vous colle à la peau tout au long de l'album), la discrète Marissa Nadler et son univers entre ombre et lumière, Amelia Baker de Cinder Well et bien d'autres. C'est une rage tellurique, puisée dans les racines de l'humanité et portée jusqu'au ciel qu'Emma Ruth Rundle convoque et concentre, contre les hommes qui massacrent la planète, dont on entend les cris de lamentation. Avec plus de huit minutes, ce morceau de bravoure porte en quelque sorte l'album à son acmé, avant qu'un "Ocean of time" vienne le conclure de bien belle manière, où Emma, Lukas Franck et Marissa Nadler unissent leurs voix pour s'interroger sur ce à quoi, justement, pourrait ressembler le monde d'après, celui que l'on désirerait, ensemble de nouveau, plus conscient, plus résilient, plus humain.



Lorsque s'achève These killing times, alors que l'album figurait parmi les plus attendus de cette rentrée, voire de l'année 2026, la comparaison avec d'autres apparaît bien futile, tant on tient là une peinture vivante du monde chaotique actuel en pleine mutation, mélange personnel du Cri de Munch et de La liberté guidant le peuple de Delacroix, savant élixir de colère et de volonté, dont Emma Ruth Rundle a le secret et qu'elle vient de livrer aux humains comme un appel au sursaut. A l'heure où les obscurantismes de tous ordres tentent de réduire à néant la culture, le réflexion, seuls remparts contre le néant, gageons que des œuvres musicales comme celle-ci ajouteront leur pierre aux barricades.


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