The dark (Chelsea Wolfe)

La grande prêtresse du rock gothique revient avec The Dark, un neuvième album (et oui, déjà !) en forme d'introspection, glissant entre les ombres jusqu'à atteindre l'endroit le plus noir d'elle même pour un face à face final, qui est un premier pas vers une forme de libération.
Recourant en permanence au "tu" qui semble tout à la fois désigner l'Autre (humain ou divin) et elle-même dans une mise à distance initiale ("Cold"), l'artiste, étrangère à elle-même ("This stranger I become now"), entame son cheminement pour se comprendre et trouver sa place voire une issue à ce monde et "Seethe" revêt en ce sens (le clip est représentatif) une forme d'impatience qui grandit, de bouillonnement intérieur qui ne laisse plus en place et appelle à se mettre en mouvement. La voix comme les orchestrations se durcissent.

L'artiste s'avance vers le lieu le plus profond d'elle-même, dans une démarche d'introspection, au cœur de la solitude la plus complète, sœur de l'obscurité, toutes deux se ressemblant, se rassemblant dans l'absence. Resserrer ses liens de solitude pour n'en repartir que plus libre ("I'm gonna get free / of the lonely" lance-t-elle dans "Humours"). Ici l'expression d'une obscurité qui avale quiconque y pénètre prend tout son sens ("I had to learn how not to breathe"), sur le titre "Swallower", qui distille un rock puissant, écorché. On vit cette expérience avec Chelsea. "Halo" et sa rythmique lancinante, pesante, installe une atmosphère en effet irrespirable ("Nowhere to run, nowhere to hide"), où les paroles de referment sur elles-mêmes.
Noir complet, puis cette question en forme de lumière encore vacillante : "Can you sing the truth of love or understand a broken heart?", désignant l'amour et la compréhension du cœur comme seule échappatoire à ce monde, décrit comme si inhumain que la lumière même de son amour lui revient ("The dark"). Plus on progresse dans cet album, d'une certaine manière à l'aveugle, plus l'ambiance devient lourde et grinçante. Il faut accepter de changer pour "toi", c'est-à-dire l'autre (humain ou divin toujours) et soi-même à la fois, en le regardant en face. C'est ce qu'évoque "Turn the key" et ses accents grunge, qui développe cette thématique de l'effacement de soi ("I erased myself") et du premier nouveau contact à soi et au monde, après l'effacement (comme les ténèbres effacent la lumière, la nuit le jour), sorte de remise à zéro, de nouveau départ pour (ré)apprendre à voir.

"I'm not there" (qui achève l'effacement par l'absence), enchaîne avec sa folk presque pop, où la voix fragile de Chelsea se fait intime, pour un constat sans retour ("It's too late we're already strangers"), celui d'une séparation qui en dit long, fragmentation personnelle, distanciation de l'Autre et symbole de la chute originelle. Pourtant, "Death is not the end", qui se frotte à l'indus, avec un chant explosif, et dans une esthétique visuelle du flux et reflux, porte l'auditeur jusqu'à une forme de mort au monde, jusqu'au "Dancer in the sky" final, fragile, en clair-obscur, où soudain l'on recouvre symboliquement la vue ("Come find me / You know where I hide (...) I see you now"), on rouvre les yeux et on laisse pénétrer un peu de lumière (intérieure ? spirituelle ? chacun en fera sa lecture), comme une réconciliation dans la lumière hors de ces ténèbres qui donnent leur titre à cet album sombre et puissamment évocateur.
Voilà un bien beau voyage, magnifiquement porté par les guitares de Robin Finck (Nine Inch Nails) et Troy Van Leeuwen (Queens of the Stone Age) et mis en valeur par la production de haute voltige de Jennifer Decilveo (Bat for Lashes, Andra Day et d'autres). Chelsea Wolfe s'y frotte, peut-être plus que jamais auparavant, à ses fantômes, ses zones de doute, de peur, de souffrance, de solitude, réunies sous le grand voile de l'obscurité, totale mais non définitive. Serez-vous prêt à marcher dans ses pas ?





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