Volatil (Zazie)
Impossible pour Zazie, depuis plus de 30 ans, de ne pas se faire la chambre d'écho d'un monde qui ne se contente pas de l'entourer, mais l'enserre, l'étouffe. Et sa plus belle manière de reprendre son souffle a toujours été de se redresser, femme, artiste, et de libérer son verbe si juste et humain, à l'image de ces volatiles sur son nouvel album du même son. Ce qui vibre alors est poésie, intime ou plurielle, sombre et caustique souvent, mais toujours libre, comme son autrice.

L'album s'ouvre sur une "Ordonnance" qui n'est pas sans rappeler le titre "Rêvé de rien" de Daran, état des lieux d'une société malade, dont on se contente depuis des décennies de soigner les symptômes sans s'attaquer aux véritables causes. Et ce titre peut servir de fil rouge à l'auditeur à travers ce douzième album de Zazie, puisqu'elle y explore tour à tour les faux-semblants, les contradictions, les renoncements, bien évidemment sociétaux, collectifs, mais essentiellement intimes et personnels, puisque c'est là que tout se joue, dans le mouvement de chacun, le fameux effet papillon : "C'est en vous, là dans le noir, que je cherche l'écho" lance-t-elle dans "La même histoire".

Zazie s'interroge sur ce monde qui a abandonné l'humain, de son dédoublement numérique qui prime désormais souvent sur le réel à travers l'I.A. imitatrice ("Zazie.A"), à son détachement du réel (faîtes ce que je dis pas ce que je fais), comme dans "la même histoire", où elle démonte le jeu des apparences en politique, du carriérisme, bien loin des enjeux réels des électeurs. Si ce single de l'album a valu à l'artiste des critiques nourries sur les réseaux, elle qu'on a accusée de s'approprier le discours des pauvres gens vu depuis les quartiers chics parisiens, les auditeurs ne seront pas dupes : les mots de Zazie ont toujours été honnêtes. Ils reflètent son incroyable capacité à décortiquer le réel, à en comprendre les mécanismes les plus vils comme les plus magiques, dans les relations personnelles, sociales, de la haine à l'amour. Parmi ces moments captés dans le vif de la vie, il y a ces instants de mémoire, plus que de lucidité, grâce à la musique, pour cette "maman" qui la perd, une très belle chanson, tout en tendresse, qui nous interpelle comme "Danser le Parkinson" d'Alice on the roof.

Mais qu'on ne s'y trompe pas : Zazie n'est pas "Naïve", ne l'est plus depuis bien longtemps, mais elle croit que le coeur ne ment pas. C'est à ce battement humain, originel, qu'elle revient depuis plusieurs albums, lui qu'elle entend libérer de son engourdissement, pour libérer l'esprit de sa déréliction ("Tant qu'il bat le cœur, l'amour ne meurt pas."). C'est aussi vers le langage qu'elle se tourne, sans reléguer la musique au second plan, bien évidemment, mais en faisant d'elle un mouvement, une matière, une dynamique, qui porte le sens. Elle convoque aussi bien le piano que l'électro dansant et, comme sur "Peu importe", mêle la désinvolture apparente au texte caustique, soulignant l'importance réelle des choses sans importance, parce que c'est dans ces petits renoncements que se glissent les oppositions, les ruptures, les brisures, celles qui nous font haïr plutôt qu'aimer, l'autre qu'on ne connaît finalement plus. Zazie partage avec quelques autres (Goldman, Cabrel, Coline Rio notamment) la justesse du mot, aussi simple soit-il parfois, pour ne pas trahir son propre ressenti et se rendre audible de tous et lorsqu'elle emploie des expressions proverbiales, c'est pour mieux en saisir l'ironie ("Il n'y a plus de saison") et nous inviter à revenir au réel, au dérèglement climatique, au quotidien. Il ne s'agit pas de moraliser mais d'interroger : jusqu'à quand va-t-on accepter sans rien dire ?
A l'instar de la pochette de ce nouvel album, c'est une Zazie sombre mais combative qui nous revient, qui assume sa soixantaine et qui stimule nos envies de changement comme si nous avions nous aussi encore vingt ans, comme toutes celles et ceux qui crient fort aujourd'hui, parce qu'ils ne renoncent pas à choisir leur chemin, leur façon de vivre et de penser. Et qu'on se le dise, elle n'a rien à voir avec les ornières tracées, plutôt avec une folle envie de rêver, de chanter, de danser, de s'autoriser à écrire, sans insouciance, la suite, envers et contre tous les oiseaux de mauvaise augure !





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